Notes historiques du général d’Autancourt -
Château-Thierry et Vauchamps – 12 au 14 février 1814



« Le 12, nous ne montâmes à cheval que vers 8 heures du matin et nous marchâmes par la route sur Viels-Maisons. De cet endroit qui avait été pillé et dévasté par l’ennemi, nous tournâmes brusquement à droite et prîmes un chemin de traverse qui conduit par Montfaucon à Château-Thierry. Ce chemin qui longe par sa gauche un ruisseau qui coule au sud, passe à Viels-Maisons et tombe dans le Petit Morin, était comme tous les chemins de traverse à cette époque, fangeux et extrêmement difficile ; aussi était-il couvert de chariots, de fourgons embourbés, des bagages de l’ennemi qui y avait aussi laissé deux ou trois pièces de canon. Ces chariots étaient chargés des fruits du pillage de nos barbares ennemis ; chacun contenait des meubles, des lits et leurs rideaux, des habits de femme et enfin jusqu’à des horloges et des pendules. Jamais on en peut se faire une idée de la dévastation de ces bandes qu’en se rappelant les objets dont ces voitures étaient chargées ; tout avait été de bonne prise pour ces misérables ; d’autres chariots contenaient du pain et de l’eau-de-vie et ont fit une distribution que je chargeai des officiers de surveiller. Outre ces choses, il y avait aussi des fusils neufs et j’en fis prendre quelques-uns pour les dragons et les grenadiers qui en manquaient.

Nous passâmes dans une petite partie de la forêt de Nogent, traversâmes le petit village de Monfaucon, au-dessus duquel nous nous mîmes en bataille dans un beau terrain élevé et cultivé et, appuyant sur notre droite à la route de Montmirail à Château-Thierry, sur laquelle nous découvrions depuis longtemps en face de l’ennemi déjà attaqué par notre droite et qui, pour protéger sa retraite semblait vouloir tenir sur les hauteurs du village des Caquerets, séparées de celle sur lesquelles nous nous trouvions par un ravin profond dans lequel coule le ruisseau dit des Caqueret ou d’Essises.

Alors le général Guyot donna ordre de faire manger les chevaux et j’envoyai des hommes de ma brigade chercher des fourrages à Montfaucon. Ceci demanda un peu de temps pendant lequel nos troupes, c’est-à-dire l’infanterie de la Garde attaqua et enleva La Petite Noüe. L’ennemi abandonna aussitôt toute sa position et nos chevaux avaient à peine mangé un peu que nous remontâmes à cheval, allâmes passer sur la route le ruisseau des Caquerets. Aussitôt à gauche, sur la route, au grand trot, nous tournâmes dans une plaine assez considérable aboutissant aux hauteurs de Nesles ; elle est bien cultivée. Nos chevaux y enfonçaient jusqu’aux jarrets.

Ce fut là où nous apprîmes que sur notre droite, les jeunes dragons commandés par le général Letort, leur major, venaient de mettre en pièces un carré d’infanterie ennemie fort de 7 à 8 bataillons et en avait fait un grand carnage. Ainsi les jeunes et les vieux dragons rivalisaient dans ces deux journées. Cette nouvelle nous électrisa et nous marchions, ou plutôt nous courions aux cris de
Vive l’Empereur ! Nous arrivâmes enfin au bout de la plaine, sur la crête des hauteurs de Nesles et là nous vîmes avec joie, mêlée de la crainte qu’ils ne nous échappassent, les restes des corps russes et prussiens fuyant dans le plus grand désordre et gagnant en toute hâte leurs ponts sur la Marne. Nous espérions que ces ponts seraient coupés et alors nous eussions pris cette armée, dont toutes les communications étaient coupées, comme dans une souricière. Jamais je ne crois, pareil spectacle ne s’était vu : toute l’armée réunie et en ligne, qui couronnait les hauteurs de Nesles en forme de demi-cercle, sa gauche à Nogentel et à la Marne et sa droite à la route de Châlons également sur la Marne. De là elle voyait, encombrée dans le fond et se précipitant sur la belle route ou avenue bordée d’arbres, qui de dessous Nesles conduit directement à Château-Thierry, toute l’armée ennemie. À cet aspect, d’une aile à l’autre, des cris mille fois répétés de Vive l’Empereur ! se font entendre et sont immédiatement suivis des cris terribles En avant ! Tue… Tue… Aussi l’infanterie de la Garde se précipita-t-elle. Les troupes qui ne pouvaient donner trépignaient de colère et d’impatience.

Je descendis avec le général Guyot et ma belle brigade à gauche de la route près d’un petit bois qui nous séparait de Nogentel et près de l’endroit où la route, de ce dernier endroit, se réunit à celle de Château-Thierry, dans l’intention d’appuyer notre cavalerie de ligne qui montait à notre gauche dans la prairie qui se trouve entre l’avenue, la Marne et la ville. Nous arrêtâmes dans cette position ayant devant nous, un peu à droite, deux ou trois pièces d’artillerie qui enfilaient cette avenue et dont les coups portaient au milieu de la masse de fuyards. Tandis que nous étions dans cette position, un grenadier descendit de cheval et entra dans le bois pour satisfaire un besoin ; il eut à peine mis culotte bas, qui remarqua qu’il était au milieu des Russes et Prussiens cachés dans ce bois. Surpris il se leva et à l’instant il appelle, mais des officiers ennemis lui apportent leurs épées et demandent le général ; ils se rendent au nombre d’environ deux cents et on les fait sortir du bois et défiler devant nous ; mais ils réclament pour toute grâce qu’on ne les remît pas entre les mains des paysans qu’ils craignaient avec raison, car les paysans, exaspérés par le pillage de leurs propriétés et le viol de leurs filles et de leurs femmes, ne faisaient grâce à aucun.

Cependant le feu continuait, mais notre artillerie ne pouvait plus jouer, attendu qu notre infanterie arrivant en même temps que l’ennemi au faubourg, ne laissait aucune prise à notre canon. Notre cavalerie se portait aussi en avant, dans la prairie couverte d’eau, mais tandis que l’ennemi repassait dans un désordre inexprimable sur le pont, qu’heureusement pour lui les Purssiens avaient conservé. Ces mêmes Prussiens avaient placé des batteries sur la grande route de Paris, entre les arbres de la partie de la ville qu’on nomme La Levée et qui sert de promenade sur la rive droite. Cette artillerie battait toute la prairie et contint notre cavalerie qui, séparée par la Marne ne pouvait rien entreprendre et s’arrêta. Toutefois le faubourg fut enlevé par notre infanterie, malgré tout ce que purent faire les troupes fraîches de l’ennemi, il n’eut que le temps de démasquer une batterie, sous la protection de laquelle il parvint à opérer sa retraite et à brûler ses ponts. Nous étions demeurés spectateurs tout en enrageant de ne pas donner[1] ».

« La nuit était arrivée. Le Quartier-général de l’Empereur fur marqué au château de Nesles, et nous eûmes ordre de nous loger dans ce village. J’envoyai de suite pour désigner les logements. Le général Guyot, dont le logement ne se trouva pas convenable, vint occuper le mien. J’avais avec moi déjà le chef d’escadron Saint-Léger des dragons et le chef d’escadron Pernet, des grenadiers. Nous soupâmes comme nous pûmes et passâmes sur la paille une fort bonne nuit[2] ».

Le 13, nous ne reçûmes aucun ordre ; en me promenant dans les vignes dont les hauteurs de Nesles sont couvertes, au-dessus de notre logement, j’entendis le canon comme dans la direction de Montmirail.

Vers 11 heures, l’Empereur ayant quitté le château de Nesles, le général Guyot voulut aller l’occuper et j’y allai avec lui. Cette habitation appartient à M. … de Paris qui s’est rendu acquéreur et pour la rendre logeable y avait fait beaucoup de dépenses. Nous y trouvâmes même des caisses de glaces magnifiques qu’il y avait envoyées depuis peu de temps pour en orner les appartements ; mais la guerre transportée tout à coup dans l’intérieur de la France, avait arrêté ses projets. Les caisses étaient demeurées fermées. Nos braves ennemis les avaient ouvertes et, ne pouvant emporter les glaces, en avaient brisé la plus grande partie ; ils avaient du reste, et comme partout, pillé le château.

Comme il nous parut que nous ne ferions aucun mouvement dans la journée, je demandai dans l’après-midi, conformément aux ordres du général de division, la situation des deux régiments formant la brigade.

Vieux Dragons
Présents :
…………………………………………………….14/199 (officiers/hommes de troupe)
De services (à l’escorte de l’Empereur) :
……………………..4/100
Blessés :
……………………………………………………..…1/16
En arrière :
…………………………………………………..……63
Démontés :
…………………………………………………..…….4
Manquants :
………………………………………………….…….5
Total :
…………………………………………………….…..19/383

Vieux Grenadiers :
Présents :
…………………………………………………….30/360
De services (à l’escorte de l’Empereur) :
…………………..…5/100
En arrière :
………………………………………………..……….20
Total :
……………………………………………………...….35/480


Comme on le voit, nous passâmes cette journée tranquillement. J’envoyai vers le soir Rousselet, qui faisait toujours les fonctions de mon aide de camp, à Château-Thierry ou plutôt au pont de la Rive gauche, à mon auberge ordinaire A
la Syrène, afin d’obtenir s’il était possible quelques provisions en pain et en vin ; mais l’ennemi avait fait tant de mal en peu de temps à cette partie de la ville que presque toutes les ressources y avaient été anéanties. Toutefois ce faubourg n’eut pas à subir les horreurs que les Rusees et les Prussiens commirent sur la rive droite dans la nuit du 12 au 13 ; mais Rousselet nous rapporta quelques bouteilles de vin et du pain qu’il obtint tout de suite et malgré l’affluence, en nous rappelant à la mémoire de l’aubergiste, dont la maison était presque entièrement dévastée.
Nous couchâmes ce soir sur les matelas du château[3]. »

Bataille de Vauchamps – 14 février 1814
« Le 14, nous montâmes à cheval à 3 heures du matin et prîmes la route de Montmirail où nous arrivâmes vers 8 heures. Nous fîmes halte au-dessus de cette ville que nous avions tournée et laissée à droite, en suivant le chemin dont j’ai parlé le 11. Dans cette position notre droite appuyait à la route qui conduit à Vauchamps par Monthéléan et aux jardins de Montmirail, et notre gauche aux avenues bordées d’arbres qui se trouvent au-dessus de la ville. Le général Guyot donna l’ordre de faire manger les chevaux. Cette halte fut d’environ une heure et demie et nous nous remîmes en mouvement au bruit du canon.

L’ennemi qui était à Vauchamps venait d’être enlevé ; sa retraite s’effectuait sur la route de Châlons et nous marchions sur lui. Nous prîmes à gauche de la route et fûmes un instant arrêtés par quelque infanterie ennemie qui, placée dans une maison isolée environnée d’un mur, y avait été abandonné et ne se fit connaître qu’en nous fusillant. Les chevau-légers (mon régiment), sous le commandement du général Krasinski, qui tenait la tête de la division, ripostèrent par leurs tirailleurs. J’arrêtai ma brigade devant cette bicoque qui, je crois, s’appelle La Villeneuve, et m’en approchai ; mais les coups de fusil partant de la maison et des jardins me renvoyèrent. Ces gens ne pouvaient nous échapper et, tandis que je tournais cette propriété par ma gauche, il arriva quelques fantassins français (du 2e Chasseurs) qui, en un moment eurent escaladé les murs. Des chevau-légers polonais qui avaient mis pied à terre y entrèrent pêle-mêle avec eux et on fit main basse sur cette poignée d’ennemis qui, s’étant défendus, furent mis en pièces pour la plupart. Le général Krasinski, lui-même, fut de cette attaque et entra dans cette propriété avec l’infanterie ; quelques hommes essayèrent de se sauver par les derrières, je les fis arrêter. Je me rapprochai ensuite de la route pour passer un ruisseau qui a sa source dans un grand étang près de Vauchamps. Nous demeurâmes là un moment sous le canon de l’ennemi ; son feu était violent, il tirait à toute volée et quelques arbres qui bordent la route et les fossés furent coupés et tombèrent près de nous. Nous passâmes ces différents fossés et nous portâmes dans la plaine à gauche vers Janvilliers. J’aperçus au loin sur cette gauche notre cavalerie qui, tournant le bois me parut avoir débordé la droite de l’ennemi et je ne doutai pas qu’elle ne parvienne èa le couper. Cependant je marchai en ligne par régiment, toujours prêt à fondre sur l’ennemi. Ce ne fut pas notre tour ce jour-là. Rejeté et continuellement mené battant jusque près de Champaubert. Il sembla tenir mais ce ne fut qu’un instant[4]. »

La nuit arriva et quoiqu’elle fût obscure nos cavaliers chargèrent avec la plus grande vigueur les carrés, les enfoncèrent et les taillèrent en pièces, tandis que les escadrons de service, le régiment (les Polonais) et les chasseurs chargèrent en front et en faisaient un grand carnage. Un capitaine de mon régiment nommé Jankowski et les lieutenants de l’escadron de service se distinguèrent beaucoup dans ces charges… plusieurs blessés. Le général Lion y fut égratigné. L’ennemi se retira dans un grand désordre, abandonnant son artillerie et un grand nombre de prisonniers. La nuit ne permit pas de le poursuivre jusqu’à Étoges. Il ne se fut pas échappé un seul de cette armée, commandée par cet imbécile de Blücher que, comme Wellington, le hasard a mis en évidence, si nous avions eu six pièces d’artillerie à la suite de la cavalerie de Grouchy[5]. »




Notes


[1] Mathieu, p.167-173.
[2] Mathieu, p. 180.
[3] Mathieu, p. 202-203.
[4] Mathieu, p. 217 et 219-220.
[5] Mathieu, p. 227.

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