Contre-attaque française

À 13h00, l’Empereur fait écrire par le major général au maréchal Macdonald : « Nous sommes en avant de Montmirail, nous marchons sur Vieux-Maisons. L’ennemi est en présence, marchez par votre droite pour vous joindre à nous… il est bien important que nous ayons de vos nouvelles. Marchez avec tout ce que vous trouverez à Meaux ». [1] Une autre lettre est envoyée à La Ferté-Gaucher pour presser le mouvement de Rottembourg et Leval.

Vers 14h00, la situation des Français devient critique. En effet, au nord du champ de bataille, des reconnaissances signalent la présence des Prussiens de Yorck à Fontenelle. Au centre et au sud, les Russes menacent de déboucher des fermes et de Marchais. Par le poids du nombre, la réunion des alliés risque d’anéantir la petite armée française. Cependant, pour d’obscures raisons, les alliés rivalisent de lenteur.

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Aux alentours de 15h00, le maréchal Mortier annonce son arrivée avec la division Michel et la division de cavalerie des Gardes d’honneur du général Defrance. La division Michel, sous les ordres directs du maréchal Mortier, est dirigée vers la droite française pour faire face aux Prussiens. L’Empereur prélève deux bataillons pour soutenir le général Ricard face à Marchais. Les Gardes d’honneur restent en réserve auprès de lui. Cette arrivée de renforts est l’évènement espéré par l’Empereur qui disposera finalement d’une réserve. Une contre-attaque au centre est décidée. Vers 16h00, le maréchal Ney, à la tête de la division Friant, reçoit l’ordre de reprendre les Grenaux :
« La ferme des Greneaux fut le point le plus difficile à enlever, soutenue qu'elle était par une formidable artillerie. L'ennemi était retranché jusqu'au menton derrière les murs de la ferme, et il n'avait pu en être débusqué jusqu'à deux heures de l'après-midi. L'Empereur chargea le maréchal Ney de cette opération difficile. Le maréchal mit pied à terre ; et, l'épée à la main, il alla se mettre à la tête de six bataillons de la Garde; mais, avant de les mettre en route, le maréchal fit ouvrir le bassinet des fusils pour en jeter l'amorce au vent, c'était à la baïonnette qu'il voulait aborder l'ennemi ; il marche au pas de charge, et cette audace eut un plein succès. Les Russes quittèrent la ferme, abandonnant leurs pièces, leurs caissons, voire même leurs marmites » [2].

Le Maréchal Ney à l'attaque des Grenaux [3] (?).

Entre-temps, le général Guyot a reçu l’ordre de se rendre près de l’Empereur, sur la chaussée, avec la brigade du général d’Autancourt. Cette cavalerie appuiera l’attaque du maréchal Ney. Aussitôt que ce dernier atteint les Grenaux, d’Autancourt reçoit l’ordre de charger avec les Dragons [4] dans la même direction et de laisser les Grenadiers à cheval en réserve.

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Direction générale de la charge du général d’Autancourt depuis la chaussée en direction de Paris.
À gauche de la route, nous retrouvons le hameau de la Chaise; à droite, nous apercevons les Chouteaux.


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« Sur le champ, je formai les braves dragons en colonne, par pelotons et, à leur tête, je m’élançai sur la route. Au même instant et comme je descendais pour y arriver, le plateau sur lequel nous nous étions mis en bataille, un obus éclata devant le nez de mon cheval (…). Je le ramenai cependant à la tête du premier peloton et nous nous abandonnâmes au galop, mais en bon ordre, sur l’ennemi. (…) malgré le feu épouvantable de l’ennemi, nous arrivâmes sur la ligne et nous nous trouvâmes en un instant sur les derrières de son aile droite qui occupait Marchais. Les Russes ainsi culbutés se jetèrent sur leur gauche, au-delà du fossé qui borde la droite de la route et partie s’échappèrent dans la plaine à gauche vers un petit bois. La violence du feu et la vitesse de cette charge ayant désuni les dragons, je m’arrêtai à gauche de la route et ils furent ralliés en une minute... Je me trouvais alors sur les hauteurs au-delà du ravin dont je viens de parler. De cette position je séparais entièrement de son centre la droite de l’ennemi. »[5]

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Nul doute que les grenadiers à cheval ont dû suivre la charge des dragons. En effet, le général Guyot écrit dans ses Carnets de campagnes « Ma division et surtout les grenadiers et dragons ont beaucoup contribué au gain de cette affaire. J’ai pris 1500 hommes environ. Le temps est beau. J’ai été blessé à la figure par du caillou que m’a lancé un boulet. »[6]

Le général Ségur, à la tête de ses Gardes d’honneur reçoit lui aussi l’ordre de charger la batterie russe positionnée entre les fermes de La Chaise et des Grenaux. « A cent toises environ, nous découvrîmes entre deux petites remises la batterie qu’il fallait enlever malgré l’infanterie qui la protégeait à l’abri de ces bois. Nous marchâmes droit sur elle au trot. A notre vue, elle dirigea tout son feu sur nous, le premier à boulets et le second à mitraille ; mais elle n’eut pas le temps de faire sa troisième décharge ; ayant pris le galop immédiatement après la seconde, nous sabrions les cantonniers au moment où ils allaient y mettre la boite à mitraille. »[7] Pour cette belle charge, les Gardes d’honneur recevront le lendemain les félicitations du maréchal Ney.

Comment expliquer le succès des 4000 fantassins, 300 dragons et 400 grenadiers de la Garde contre les 7000 hommes du XIe corps russe ? Outre la qualité des troupes, sans doute à l’avantage des Français, le fait que ce corps soit échelonné des Grenaux à la Meulière l’empêcha de bénéficier de l’avantage du nombre. C’est à la Meulière que Sacken réussit, très provisoirement, à stabiliser le front.

Son centre enfoncé, Sacken décide de replier ses troupes vers le nord. Les deux corps russes reçoivent l’ordre de se retirer vers la Haute-Épine puis de rejoindre les troupes prussiennes. Cette manœuvre s’avère une difficile marche de flanc : il faut continuer à tirailler avec l’infanterie de la Garde, se déployer régulièrement en carré pour résister aux charges de la cavalerie et ne pas abandonner l’artillerie très peu mobile en raison du sol détrempé.

L’Empereur, désirant profiter pleinement du désordre qui règne maintenant dans la ligne russe, lance les Gardes d’honneur entre le bois de Courmont et la grande route. Les Russes forment les carrés, tout en continuant leur mouvement de repli. Plusieurs carrés sont éventrés, par l’action combinée des fantassins et cavaliers français, quelques-uns réussissent à s’échapper vers le nord. Cependant, les soldats russes, bien que désorganisés, n’hésitent pas à se jeter sur le sol pour laisser passer les cavaliers ennemis et à se relever pour leur tirer dans le dos.

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Au sud du champ de bataille, un nouvel ordre d’attaquer Marchais a été envoyé. Les restes de la division Ricard passent à l’attaque depuis le Tremblay pendant que deux bataillons de la Vieille Garde avec le maréchal Lefebvre et le général Bertrand à leur tête donnent l’assaut depuis le nord. Dans son rapport, le général Ricard décrit ainsi ce combat : « Les débris de ma division qui avaient eu une heure de repos, furent réunis en colonne ; tout marcha au village aux cris de : Vive l’Empereur ! sans tirer un coup de fusil. L’ennemi fut culbuté et rejeté dans les ravins et les bois qui étaient derrière ; on lui tua beaucoup de monde ; nous les poursuivîmes la baïonnette dans les reins ; on leur fit 500 à 600 prisonniers »[8]. Le général Ricard oublie de mentionner la contribution des Dragons de l’Impératrice. En effet, ce nouvel effort s’accompagne d’une charge du général d’Autancourt sur les arrières du VIe corps russe.

« Cependant de sa position de Marchais, l’ennemi aperçut la trouée faite à sa ligne par l’audacieuse charge des dragons et se mit à fuir à toutes jambes. De l’endroit où je me trouvais, en face du bois (plaine fort élevée) ce fut un spectacle fort plaisant que de voir les Russes descendre et à la course de Marchais, situé sur la rive gauche du ravin, pour aller le traverser en face d’un petit bois qui se nomme, je crois, le bois de Gourmont (Courmont) ou le bois Jean. Il fallait leur enlever jusqu’à l’espoir de leur retraite (…) Nous nous portâmes donc par notre gauche, au galop, dans le bas du ravin près du bois, toujours sur la rive gauche et absolument derrière Marchais pour couper ce passage que beaucoup d’infanterie avait déjà franchi (…). Nous leur passâmes sur le corps et les dragons, qui ne donnaient que des coups de pointe, en firent dans cet endroit une véritable boucherie ».[9]

La contre-attaque française s’est déroulée très rapidement. Vers 16h00, Marchais est finalement aux mains de la division Ricard, trop réduite pour aller bien loin. La division Friant, à la Meulière, entame profondément le centre russe. Au nord, l’avant-garde du corps prussien a traversé Fontenelle vers 15h00. Sacken, sans doute ébranlé par le revirement de situation, a demandé des secours à Yorck afin de couvrir sa retraite et sauver ce qui peut encore l’être. Les Prussiens se dirigent par Presle sur les Grenaux. La partie n’est donc pas encore jouée.

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Bataille de Montmirail, lithographie d'après le tableau de Horace Vernet. Représentation de l'attaque finale sur Marchais par la division Ricard et deux bataillons de Vieille-Garde.
« Le pinceau d’Horace Vernet a, dans un des tableaux qui ornent la galerie du duc d’Orléans, rendu parfaitement un épisode de cette bataille : c’est le moment où l’infanterie de la vieille garde attaque le hameau de gauche dont j’ai parlé. Plus je vois les tableaux de ce maître, plus j’admire avec quelle vérité il sait rendre les habitudes, les détails de la vie militaire et la manière de combattre de nos soldats; on assiste réellement aux scènes qu’il représente et on serait tenté de croire que c’est sur un champ de bataille et au milieu de l’action qu’il a esquissé ses sujets. Impossible d’avoir un talent plus facile et plus vrai. »
Mémoire du général Griois. Notons cependant que la direction de l'attaque de la Garde était du nord au sud et non pas d’est en ouest comme illustrée par Vernet.



Notes

[1] Berhier à Macdonald, 11 février 1814, cité par Mathieu p. 137.
[2] Parquin, p.343.
[3] Levasseur relate ainsi l’attaque du maréchal Ney :  « Le prince de la Moskowa, établi à Marchais avec ses divisions, se mit en mouvement avec la Vieille Garde, marcha droit au ravin dans lequel s’abritaient les bataillons ennemis. Nous n’apercevions que les têtes des hommes qui, couverts par le les flancs du ravin, tiraient sans danger sur nos grenadiers présentant leurs belles poitrines sans défense. Le maréchal criait
En avant! et la Vieille Garde le suivait, marchant intrépidement sous un feu qu’elle ne pouvait éteindre. Un sentiment pénible m’agitait à la vue de l’élite de l’armée française périssant ainsi assassinée. Un grand nombre de ces braves succombèrent : cependant, le prince de la Moskowa, à leur tête, parvint à s’emparer de la ferme de la Haute-Épine; cette prise décida du succès de cette bataille mémorable ». p. 206-207.
[4] Selon le rapport d’effectif de d’Autancourt du 13 février, le nombre de dragons participant à cette charge devait s’élever tout au plus à 300.
[5] D’Autancourt, Notes historiques.
[6] Guyot, p. 245.
[7] Mauduit, p.461.
[8] Rapport du général Ricard au maréchal Marmont, Montmirail, 13 février, Archives de la guerre, cité dans Weil, II, p.193.
[9] D’Autancourt,
Notes historiques.

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