Bilan

La nuit venue, les Français demeurent maîtres du champ de bataille. Les alliées, particulièrement les Russes, font une pénible retraite de nuit par des chemins misérables. Heureusement pour eux, les vainqueurs sont épuisés par leur succès et n’organisent pas la poursuite : ce sera pour le lendemain. Tentons maintenant d’évaluer le coût humain et matériel de cette journée.

Comme toujours, le vainqueur augmente les pertes du vaincu et vice-versa. Napoléon, qui a besoin de bonnes nouvelles, exagère sans scrupule ses succès et dicte à son frère : « Nous avons pris tous ses canons, ses bagages et fait bien des milliers de prisonniers ; peut-être plus de 7000. Il nous en arrive à chaque instant. Il y a 5 ou 6000 ennemis sur le champ de bataille[1]. »

Le maréchal Berthier, plus posé, rapporte au maréchal Marmont 2000 prisonniers, 20 pièces de canon et un grand nombre de tués[2]. Berthier fera par la suite le bilan du nombre de prisonniers fait aux Russes et aux Prussiens à Champaubert et à Montmirail, soit 2545 hommes en tout dont 708 pris à Montmirail[3]. Koch reprend le chiffre de Berthier pour les prisonniers, mais donne 3000 tués ou blessés et 26 bouches à feu.

Les alliées évaluent leurs pertes de manière beaucoup plus réaliste, mais sans doute en dessous de la réalité. Selon Sporschill[4] très inspiré de Plotho, les pertes russes sont d’environ 1500 tués et blessés, auxquelles il faut ajouter 1000 prisonniers et neuf de canon et 6 drapeaux. Sachant que l’effectif de ce corps le 18 février, donc après la bataille de Château-Thierry où il subit environ 1500 pertes, sera 14 775 hommes, les pertes doivent s’élever à 3000 hommes, soit presque 16% de l’effectif. Chandler estime les pertes russes à 4000 hommes[5]. Toujours selon Sporschill, les pertes prussiennes s’élèvent pour la seule
1.Infanterie-Brigade à 877 hommes, soit le quart de l'effectif de cette formation, ce qui témoigne de la violence de ce court combat. Pas de chiffre pour la 7.Infanterie-Brigade, mais comme elle a été engagée en toute fin de journée pour couvrir la retraite, ses pertes ne doivent pas avoir été très élevées.

Selon les sources allemandes, les pertes françaises tournent autour de 2000 hommes hors de combat, ce qui semble réaliste compte tenu des pertes très importantes de la division Ricard. Napoléon admet lui-même dans sa correspondance une perte de 1000 hommes [6]. La division Ricard a été réduite de moitié ; elle ne présente plus le surlendemain que 800 hommes valides soit une perte de 50%. Les combats ont donc été particulièrement rudes à Marchais, où, rapporte Colin, on a retiré plus de 400 cadavres de la ferme appelée la Cour d'Airain, qui se trouve à l'entrée de Marchais du côté du Nord-Est. « Le reste du village fut facilement dégagé, mais l'église, qui résista longtemps, reçut un tel nombre de projectiles que les murs se lézardèrent, la charpente fut hachée, le clocher oscilla. En 1875, on en fit une restauration complète, et on remplaça un grand nombre de pièces de bois criblées de balles et de biscayens[7]. »

L’effectif total engagé par les Français étant de 16 000 hommes, une perte de 2000 hommes représente un ratio de 12,5%.

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Les blessés français rentrant dans Paris après la bataille de Montmirail, 17 février 1814. Étienne-Jean Delecluze, Châteaux de Versailles et de Trianon.

Plusieurs aspects de cette bataille demeurent nébuleux en raison du manque de témoignage. Le plus important touche au rôle de la cavalerie de Jurgass, Nansouty et Wasilikov pendant la bataille. Aucun témoignage ne laisse entendre qu’il y eut un affrontement général des trois cavaleries. Se sont-elles contentées de s’observer, de se masquer, pendant toute la durée de la bataille ? Peu probable. Une autre explication doit sûrement être possible.

Montmirail-Marchais n’est pas sans parallèle avec Waterloo. Napoléon veut s’insérer entre les deux armées alliées et les battre à la pièce ou du moins leur empêcher de monter une opération coordonnée. Contrairement à Blücher en 1815, Yorck est indéterminé et se porte mollement au secours de Sacken. Nul doute qu’une action vigoureuse du général prussien avec quatre brigades au lieu d’une aurait forcée les Français à la retraite. La performance de Sacken n’est pas plus brillante : il envoie ses troupes sans les concentrer, en vagues successives, s’abattrent sur Marchais. Le mot de Marbot sur la performance française à Waterloo, s’applique parfaitement aux alliées à Montmirail : « On nous a fait manœuvrer comme des citrouilles ».

Contrairement à Waterloo, Napoléon est pleinement en contrôle de sa petite armée et ordonne les attaques au moment décisif. C’est ainsi qu’il tire le meilleur du maréchal Ney, à son meilleur comme commandant de division. A Waterloo, Ney se montrera, encore une fois, incapable d’un commandement de plus de 15 000 hommes. Il était indéniablement le brave des braves, mais il faisait régulièrement preuve d'un manque flagrant de jugement.

Le succès de la journée repose aussi sur la qualité des troupes. Napoléon dispose de la crème de son armée, la Garde, qui démontre encore une fois toute sa valeur. « Ma Garde à pied, mes dragons, mes grenadiers à cheval ont fait des miracles. Ma Vieille-Garde a fait plus qu'on ne peut attendre des hommes[9]. » Cependant, la performance des conscrits de la division Ricard est beaucoup plus surprenante. Ces gamins, mal habillés et à peine formés, ont tenu tête toute la journée à des soldats russes beaucoup plus endurcis, subissant des pertes qui auraient dû entraîner la déroute de la division.

Laissons le mot de la fin au lieutenant-colonel Colin :
« Du côté de Napoléon, au contraire, l'offensive n'est entamée qu'à l'heure voulue, mais une fois résolue, elle est lancée avec une suprême énergie; pas un homme inutilisé, pas un regard en arrière : A Dieu vat! Et fantassins, cavaliers, artilleurs, unissent leurs efforts dans une action unique. C'est ainsi qu'on attaque.

Malgré la violence, la fureur de ces charges, l'offensive n'y est pas aveugle; tout a été préparé, réfléchi, tout est habile. La vigueur de l'attaque n'exclut pas la manœuvre, comme certains paraissent le croire. Ney, Mortier, Ricard, ne se bornent pas à des coups droits. Dans l'attaque finale sur Marchais, on voit Lefebvre et Bertrand diriger leurs efforts dans une direction opposée à celle de Ricard. Les charges de Guyot et de Defrance vont prendre à revers les ennemis bousculés par l'infanterie. L'offensive de Mortier contre les Prussiens, si vivement menée, n'en est pas moins habilement combinée. Partout l'attaque de flanc est ménagée et donne le dernier coup, après que l'attaque de front a occupé l'ennemi. Malheur à ceux qui croient pouvoir restreindre la part de l'intelligence dans les combats ! Elle y est toute puissante[10]. »

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Le maréchal Ney, prince de la Moskowa

Notes

[1] Napoléon au Roi Joseph, De la ferme de L’Épine-au-Bois, 11 février 1814, huit heures du soir.
Correspondance, №21231.
[2] Cité dans Mathieu p. 149. Vérillon, p.76, mentionne la capture de 6 drapeaux russes à Montmirail.
[3] Weil, II, p.193.
[4] Sporschill, p.400.
[5] Chandler, p.973.
[6] Napoléon au Roi Joseph, De la ferme de L’Épine-au-Bois, 11 février 1814, huit heures du soir.
Correspondance, №21231.
[7] Grosjean, p.56, cité dans Colin, p.357.
[9] Napoléon au Roi Joseph, De la ferme de L’Épine-au-Bois, 11 février 1814, huit heures du soir.
Correspondance, №21231.
[10] Colin, p.358.


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